La parole est aux speakers : Niels Ackermann
Jusqu’au Forum PHP 2026, retrouvez nos interviews de speakers pour mieux comprendre leur parcours et le sujet qu’ils ou elles aborderont lors de leur conférence !
La conférence
L’IA dans l’image : La mort du réel ou le moment qu’on attendait toutes et tous ?Trois ans après le boom des IA génératives dans le grand public, le photojournaliste suisse Niels Ackermann analyse l’impact réel de ces outils sur sa profession et sur notre rapport au “réel”. Est-ce que tout est perdu, ou ces évolutions sont-elles aussi l’occasion de réinventer son métier? Il présentera quelques résultats de ses recherches et expérimentations, et notamment Dalia, une échelle opensource permettant à n’importe qui de quantifier le rôle de l’IA dans son travail. |
Ton sujet portera sur l'IA dans l'image, peux-tu nous donner quelques exemples concrets où l'IA pourrait être un danger pour la liberté de la presse ?
Ces dernières années, j’ai vu des collègues s’inquiéter pour leurs commandes ou les royalties à percevoir si OpenAI pompe nos images pour entraîner son modèle. Ce sont des points importants, mais qui, pour moi, ne sont rien comparés au risque de troubler notre rapport au vrai. Une photographie, étymologiquement, c’est un dessin avec de la lumière. Ça veut dire que ça repose sur des choses qui existent matériellement : peut-être mises en scène, peut-être cadrées de manière subjective, etc, mais avec ce fondement de réel. Une image photoréaliste comme une IA peut en créer, elle ne se base sur absolument rien de matériel, de tangible. Le recours à ces images photoréalistes générées brouille dans notre tête l’idée qu'une photo nous transmettre des informations valables.
On peut voir ça positivement en se disant qu’un peu de scepticisme ne fait jamais de mal. À ce niveau, c’est vrai. Mais si on trouve trop souvent dans les médias des images artificielles, on crée chez le consommateur une présomption de culpabilité : chaque image est fausse jusqu’à preuve du contraire. Du coup, on ne se laisse plus pénétrer par les émotions qu’une photographie peut nous transmettre.
Ma crainte, c’est que cette méfiance permanente renforce le cynisme chez les citoyens : “de nos jours, on ne peut plus croire en rien”. Un comportement qu’on observe dans de nombreuses dictatures où les médias ne cherchent pas à convaincre de quoi que ce soit, mais au contraire à brouiller les pistes, créer du bruit et de l’incertitude.
Ce rapport au vrai perturbé côté “demande” (les lecteurs), on l’observe déjà. Mais ce qui est troublant, c’est qu’il se développe aussi côté offre : la communication de Trump et de la Maison Blanche avec des images entièrement générées ou des deepfakes manipulateurs, mais c’est aussi des actes qu’on observe dans nos démocraties. Et quand on confronte leurs auteurs au fait que ces images sont fantoches, la réponse est souvent : “ok, cette image est fausse, mais elle pourrait totalement être vraie”. La vérité n’importe déjà plus beaucoup.
Tu es formateur au Centre de Formation au Journalisme et aux Médias (CFJM). Quel impact de l'IA as-tu vu sur les futurs journalistes ?
En trois ans, on a pu observer beaucoup d’évolutions. Tant chez les journalistes que dans les outils, mais surtout chez les journalistes. Il y a trois ans je voyais des gens qui découvraient souvent les outils pendant leur semaine de formation, et tout le monde avait encore de grands fantasmes sur ce que ces outils pourraient créer. Actuellement je vois des personnes arriver au cours avec déjà plus d'expérience, mais souvent un besoin de direction claire. La plupart ont déjà pu voir les limites de l’IA dans leur travail. On est passé de “Wow ! Je vais avoir Dieu comme assistant” à “en fait c’est plutôt un assez mauvais stagaire”. C’est en tout cas la conclusion à laquelle j’en suis souvent arrivé, mais j’aime regarder quelles tâches nous pouvons lui déléguer sans perdre plus de temps qu’il nous en fait gagner. Ma petite comparaison peut sembler pessimiste, mais elle ne l’est pas : on peut réellement faire de belles choses avec, mais il faut garder des attentes réalistes.
Les journalistes doivent travailler avec de ressources (temps, équipes) chaque année plus limitées. Faire entrer certains niveaux d’automatisation dans les tâches chronophages peut aider à conserver une qualité équivalente, voire l’augmenter avec moins. Un point qui me réjouit, c’est que les journalistes ont conscience de l’importance de leur rôle: rien qui implique de l’IA ne doit sortir et être diffusé sans avoir été strictement vérifié par eux. Un moyen efficace de forcer cela, c’est de les obliger à signer leur travail : si votre nom est dessous, c’est votre responsabilité qui est engagée, pas celle de tel ou tel LLM.
À titre personnel, j’ai beaucoup déchanté sur la qualité des résultats de ces outils quand on leur demande de produire quelque chose sur la base de données précises. Et tant mieux. J’utilise surtout ces outils pour vibe-coder des éléments qui vont me permettre de faire le travail (tri de données, extraction de nouvelles informations, etc) manuellement : ça va de créer une formule complexe pour un tableur au développement d’une petite webapp dédiée. L’important pour moi, c’est de rester maître de mes données et de choisir consciemment les processus utilisés pour les transformer et les analyser. C’est aussi cette attitude que j’essaie de transmettre aux journalistes.
Pendant la pandémie l'un de tes projets a nécessité d'accéder à des webcams mal protégées à travers le monde. Comment cela a-t-il impacté ta vision du droit au respect de la vie privée ?
En tant que photographe, les questions de droit à l’image, vie privée, consentement etc sont une obsession de tous les instants et c’est un sujet mouvant. Je ne fais pas mes photos dans la rue de la même manière en 2026 que je les faisais en 2005. Parce que j’ai changé, parce que les règles ont changé et parce que le monde a changé. Ne pas adapter notre façon de faire des images à l’évolution des technologies me semblerait criminel et irrespectueux des gens photographiés.
Pour Panopticorona, j’avais effectivement utilisé des webcams non protégées listées sur le site insecam. J’avais obtenu deux avis de droit avant de réaliser cette série pour savoir où m’arrêter. L’idée créative derrière cette démarche était de prendre à la lettre l'injonction qui nous a été faite de ne pas sortir de chez nous, tout en continuant à faire mon travail de photojournaliste. Cette technique était fascinante. Je pouvais voir dans le monde entier, en temps réel, l’impact du coronavirus. Des usines à l’arrêt, des magasins fermés, des gens qui font la queue, ou au contraire ceux qui profitent de leur jardin toute la semaine.
Le choix de cette technique assez intrusive était aussi un geste militant : très rapidement après le début de la pandémie, beaucoup de personnes appelaient à un strict contrôle des mouvements, rencontres, etc, via des apps et autres éléments de surveillance. J’avais envie de jouer un peu avec humour autour de ces questions en montrant que, parfois, la quête de sécurité peut réduire vos libertés, voire votre sécurité.
Je m’intéresse aux questions de sécurité informatique depuis mon adolescence, donc je ne peux pas dire que j’étais totalement surpris de pouvoir accéder à ces caméras aussi facilement, mais je ne pensais pas qu’il y en aurait autant. Et ce n’est que la partie la plus simple à observer. Ca m’a amené à me poser des questions sur les données que nos appareils connectés peuvent transmettre, et à qui. Même sans rien filmer: un mot de passe wifi, des adresses mac d’appareils connectés sur ce réseau et autres.
Une conférence présentée par
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Niels ACKERMANN |
Niels Ackermann est un photographe documentaire genevois, plusieurs fois lauréat du Swiss Press Photo Award et co-fondateur de l’agence suisse Lundi13. Il a consacré une grande partie de son travail à l'Ukraine, pays qu'il couvre depuis 2009, et en a tiré trois ouvrages. Depuis 2023, il contribue au débat sur l'intelligence artificielle et l'image : formateur au CFJM (Centre de Formation au Journalisme et aux Médias) et cofondateur de l'Échelle DALIA, un référentiel open-source mesurant l'implication de l'IA dans les oeuvres créatives. |